Sur la lettre de sortie était stipulé:
" Infarctus cérébral de type AIT (accident ischémique transitoire) .
La patiente sort sans séquelles"...
Et j'ai coutume de rajouter "apparentes..."
Le jour de ma sortie, retour à la maison, je suis épuisée...
les jours et les mois qui suivront seront difficiles, je me comparerais à une batterie de voiture déchargée. Chaque fois que je pense pouvoir faire un certain nombre de choses , j'en paye le prix le lendemain et les jours suivants.
Je resterai en arrêt de travail durant une année.
Pendant ce temps:
-6 mois pour retrouver le goût et l'odorat.
-autant et même un peu plus pour les mouvements fins comme l'écriture. La première fois que je me remis à l'écriture je m'exerçais à la calligraphie (1 mois après ma sortie). J'en ai eu des douleurs atroces dans tout le bras et le cou durant trois jours... sans compter la fatigue qui a suivie...
- pour la rentrée scolaire, ma voisine conduisait Flore à l'école avec son fils, Ludivine c'était son père. Il ne restait plus qu'à aller les chercher l'après midi. Je me rendais compte alors que j'étais agoraphobe. La foule et le monde me rendaient vertigineuse alors je m'isolais dans un coin sans parler à personne. Chaque jour je me faisais violence.
-La conduite de la voiture me demandait un attention particulière et me vidait à chaque fois.
Je rentrais à la maison et me couchais ensuite pendant deux heures.
-Les courses jamais seule et je bannissais les grandes surfaces qui me donnaient de droles de sensations au niveau du cerveaux . Comme des exitations désagréables...
-La piscine, avant l'accident j'avais l'habitude de faire 2 à 3 km de natation par semaine. Alors je décidais de m'y remettre.
La première fois que j'y retournais, Dieu que j'étais bien.
Je nageais, nageais... 100-500m puis 800m, je ne sentais pas ma fatigue!!! Ohlala que c'était bon... J'affichais un sourire béat...
Ludivine me dit :
-"Maman ,je crois que tu devrais peut-être arréter là tu sais d'habitude un rien te met dans un état pas possible. Là ce n'est pas normal que tu sois autant en forme tu sais...
-Oui chérie , je crois que tu as raison!"
Nous rentrons donc à la maison.
En fait , arrivée, je n'étais plus que l'ombre de moi même. Je m'affale dans le canapé. Une heure après . Pascal est obligé de m'aider à me lever. Je gémis des douleurs atroces qui me taraudent le corps. Jamais de ma vie je n'ai ressenti cela. Pourtant les douleurs lombaires je connais, j'ai aussi des soucis de ce côté. Mais ici, je suis brisée. Je suis douloureuse de la racines des cheveux jusqu'aux orteils, aucune partie de mon corps n'est exclue. Des larmes de douleurs et d'anéantissement moral s'échappent. Je sanglotte comme une petite fille.
Cet explois je le paierais durant quinze jours.
le lendemain , couchée toute la journée, le surlendemain aussi, les jours suivants, je n'étais capable que de faire ma toilette et m'habiller sur toute ma journée.
-les jours où je ne pouvais rien faire, je me suis surprise à voir passer les journées à une vitesse grand V sans rien faire que m'assoir, regarder le ciel, les arbres, les oiseaux, sentir le vent, l'écouter...Dieu que tout cela est beau... Il n'y a rien de plus beau...
Je passais parfois des journées entières à regarder la nature , de ma fenètre ou dans mon jardin sous l'amandier ou le mimosa...
Je suis devenue également une adepte de la télé, ne pouvant lire ma mémoire toujours défaillante, je regardais les reportages animaliers, la migration des gnous,le mode vie des lions,la chasse des crocodiles, le voyage pour le cimetière des éléphants...lol !!! J'en passe et des meilleures.
-Ma mémoire n'en parlons pas, j'ai perdue la mémoire de fixation. J'oublie tout.
Ce que l'on me dit, ce que j'ai fait ou pas, où j'ai posé les choses, les mots,...toujours cette aphasie... Cela en est effrayant.
Si cela persiste comment serais-je agée? Si je perd la tête en plus mon Dieu, je n'ose y penser...
Durant toute cette année, je me suis rendue compte que chaque période de progrés pouvait à tout moment regresser au point précédent.
Le moral en prenait un coup à chaque fois. Sans savoir comment j'allais récupérer ni dans combien de temps et si j'allais récupérer un jour?...
Il me fallait progresser mais sans forcer, laisser revenir les choses peu à peu. Car il suffisait que j'exige plus pour regresser et reprendre mais plus lentement encore.
Et le plus difficile dans tout cela c'est que je ne pouvais savoir par avance jusqu'où je pouvais repousser mes limites...
Enfin à l'issu de cette année, je reprend le travail à mi temps thérapeutique pour encore une année.
Nouvelle regression biensur...Normal...Je me demande si je ne vais pas m'arréter encore mais je persiste...
Depuis cinq ans maintenant, je travaille à 80 pour cent. Et je n'en ferai pas d'avantage.
Je refuse de me retrouver dans cet état de fatigue qui m'a conduite là ou je suis passée.
Depuis la pression que j'avais dans la tête a totalement disparue. Ma tête est libre, libérée.
Je dors d'un sommeil de bébé.
J'ai retrouvé toute mes facultés intellectuelles de mémorisation.
Au final il faut trois ans.
Ce qu'il me reste,
-une légère tendinite aux efforts,surtout aux gestes répétitifs à la cheville et au poignet mais c'est rien ça.
Et puis et surtout, une richesse unique qui m'aurait manquée toute ma vie si je ne l'avais pas vécue...
Même si je ne souhaite à personne de vivre de tels moments.
C'est un sentiment très ambivalant en fait ce vécu.
On ne le souhaite pas mais on ne regrette pas ce qu'il nous apporte.
A travers lui , je suis allée à la rencontre de moi même.
Je m'en suis sortie seule.
Et à l'heure de la mise place de cellules d'aides psychologiques suite au moindre traumatisme, ... je n'ai eu que moi même.
J'ai subi, j'ai lutté, j'ai vaincu...
Ce fût un grand moment de vie... Il l'est toujours...
L'épreuve grandit et nourrit...
Enfin j'ai rencontré des gens extraordinaires. Je les remercie pour leur gentillesse et leur grande humanité.
Je remercie d'ailleurs les personnels de santé du Service du Profeseur Grisoli en particulier ceux de Réa ainsi que ceux du Service de Neurologie du Professeur Ali Charif à l' hôpital de la Timone à Marseille
J'ai compris en tant que professionnelle de santé ce que j'apporte aux patients que je soigne. Jusqu'alors, ce qui me semblait normal de donner n'avait pas cette dimension dans mon esprit et n'avait rien d'exceptionnel.
Je n'avais pas pris la mesure du réconfort, de l'encouragement, des gestes simles comme une caresse, prendre la main. Je le faisais spontanément, intinctivement sans savoir le bien que cela apporte...
Je voudrais aussi rajouter ceci,
mon époux, Pascal a continué ses cours, il préparait alors un Master en Urbanisme en formation continue à la Faculté de Droit d'Economie et des Sciences (Paul Cézanne) à Aix en Provence, il avait alors 49 ans.
Deux ans après ,il le réussissait et nous assistions Ludivine, Flore et moi à sa soutenance...
Le titre de son mémoire: "Rendre le Déplacement en Ville Accessible à Tous"
Lui aussi se consacre au handicap depuis 16 ans maintenant au seins de la Ville de Marseille.
Ludivine après une année cahotique réussit à passer au lycée. Elle a vite pris ma place et c'est mise au ménage, aux repas,à prévoir les courses, à gérer le quotidien.
Flore après la crainte de me laisser seule à la maison et les difficultés scolaires rencontrées elle aussi réussit à passer au collège. Elle aussi appris à se gérer et à devenir indépendante.
Simone de Beauvoir
Voilà cette page d'histoire se termine ici. Je voulais juste apporter un témoignage parmis bien d'autres.
Celui d'une personne ordinaire qui n'a rien d'exceptionnelle mais qui fait de son mieux chaque jour.
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